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Qui joue ? Réponse à la Question 6 : Antoine Curé, maître du souffle et du dialogue baroque

La sixième énigme du jeu « Qui joue ? » nous plongeait dans l’atmosphère d’un enregistrement emblématique du début des années 1980, à la croisée du répertoire baroque et de l’interprétation moderne. Il s’agissait d’un extrait du disque Trompette et Orgue, publié en 1982 par le label français REM, fruit d’une rencontre magistrale entre le trompettiste Antoine Curé et l’organiste Michelle Leclerc, captée dans l’acoustique superbe de l’église Notre-Dame de La Rochelle.

Ce vinyle est bien plus qu’un simple récital. C’est le témoin d’une époque charnière : celle où la vague « historiquement informée » (HIP) émerge mais n’a pas encore éclipsé la grande tradition française fondée sur les instruments modernes. On y entend une lecture du baroque non pas selon les critères d’authenticité d’aujourd’hui, mais selon une vision esthétique profondément ancrée dans l’héritage du Conservatoire de Paris : beauté du timbre, perfection technique, autorité musicale. Antoine Curé et Michelle Leclerc incarnent deux écoles d’excellence complémentaires, et leur alliance donne lieu à un dialogue d’une rare intelligence.

Antoine Curé, né en 1951, est formé au CNSM de Paris. Très tôt, il est choisi par Pierre Boulez pour devenir trompette solo de l’Ensemble Intercontemporain. Cette immersion dans les partitions les plus exigeantes du répertoire contemporain marque profondément son approche du style : précision rythmique, articulation acérée, contrôle des dynamiques extrêmes. Lorsqu’il aborde Vivaldi ou Albinoni, cette rigueur forgée par Berio ou Stockhausen se traduit par un phrasé tranchant, une énergie dramatique et une capacité à sculpter chaque note avec une finesse inédite. Il ne joue pas baroque « à l’ancienne » : il joue baroque avec les armes de la modernité. Et c’est cette tension stylistique qui fait la singularité de l’interprétation.

Michelle Leclerc, de son côté, appartient à la grande tradition de l’orgue symphonique français. Élève de Jean Langlais, elle incarne l’école de Dupré, Franck et Widor. Titulaire à la Cathédrale de Sens et à l’église des Billettes à Paris, elle manie avec aisance les grandes architectures sonores, mais sait aussi se faire coloriste raffinée. Sur cet album, elle déploie toute sa maîtrise de la registration pour recréer, avec un orgue du XXe siècle, l’éclat, les contrastes et l’intimité d’un orchestre baroque. Elle ne se contente pas d’accompagner : elle dialogue, elle tisse une trame sonore vivante et expressive.

Le programme du disque est un manifeste en faveur de l’art de la transcription. Les pièces choisies ne sont pas écrites pour la trompette, mais réimaginées avec une rigueur artistique impressionnante. Le Concerto en la bémol majeur de Vivaldi est une transcription d’un concerto pour hautbois ; le Largo de Cimarosa est une aria opératique réécrite comme une miniature lyrique ; le Concerto en ré mineur d’Albinoni, déjà popularisé par Maurice André, devient ici un terrain de jeu expressif intense. À cela s’ajoutent une Sonate de Telemann, un Concerto en fa de Stölzel et une version étonnamment solennelle de « Greensleeves », transformée en pièce de concert à part entière.

Le lieu d’enregistrement – Notre-Dame de La Rochelle – joue un rôle fondamental. Sa réverbération généreuse mais lisible permet une projection idéale des deux instruments. L’orgue de style néo-classique (manufacture François, 25 jeux) se révèle parfait pour ce type de répertoire : assez puissant pour dialoguer avec la trompette, assez subtil pour dessiner des textures orchestrales. Michelle Leclerc l’utilise comme un peintre use de sa palette, passant de traits fins à des nappes denses sans jamais noyer le souffle.

La prise de son, signée REM, est exemplaire. On y perçoit chaque détail, chaque variation de timbre, chaque intention rythmique. Le mixage respecte la hiérarchie naturelle du duo sans artificialité : la trompette n’est ni trop proéminente, ni diluée dans l’orgue. L’écoute est immersive, équilibrée, fidèle à l’acoustique du lieu.

La pochette, illustrée par Jean-Pierre Brizemur, tranche volontairement avec les codes traditionnels de la musique classique. Plutôt qu’une image solennelle ou un portrait d’artiste, elle adopte un style ironique, décalé, presque surréaliste. Ce choix visuel audacieux complète parfaitement l’esprit de l’album : respectueux du passé, mais vivant, libre, contemporain.

Ce disque de 1982 est un moment suspendu, un instantané d’une école française d’interprétation à son apogée, juste avant que le paradigme HIP ne s’impose comme norme dominante. Il nous rappelle que l’authenticité ne se mesure pas seulement à l’instrument utilisé, mais aussi à l’engagement, à la cohérence et à la sincérité musicale. À l’heure où la trompette baroque connaît un renouveau fondé sur les copies historiques, il est salutaire de réécouter cet album comme un hommage à une autre manière de faire vivre ce répertoire.

Antoine Curé, en révélant toute la modernité expressive de la trompette dans ce cadre baroque, et Michelle Leclerc, en reconfigurant l’orgue comme un orchestre miniature, signent ici un disque profond, libre et intemporel. Une référence à redécouvrir, et une réponse vibrante à la question 6 de notre jeu.

Rendez-vous dès demain pour la réponse à la question 7!

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Trompette Actus

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