[CHRONIQUE de disque] – Indispensable nouveauté ! Malo Mazurié – Taking The Plunge

Le trompettiste Malo Mazurié présente Taking The Plunge, un nouvel album qui sort le 26 janvier prochain. Une chronique de Michel Bunk Laplace.

Malo Mazurié, une valeur sûre du jazz et de la trompette, s’est vite forgé une solide réputation de sideman. Mais là, pour la première fois, il se jette à l’eau (taking the plunge) en tant que leader, si l’on excepte la cogestion du trio Three Blind Mince dont nous avions déjà parlé.

Des études classiques (au conservatoire de Rennes, pour la technique) et une immersion très jeune sur le terrain du jazz dit « classique » (pour l’expressivité) prouvent avec lui que c’est la meilleure recette pour obtenir une émulsion performante. Ses goûts allant de Bix à Hubbard (comptant aussi Satchmo, Jabbo, Bill, Roy, Miles, Lee,…) et son expérience acquise auprès de Scott Hamilton, Harry Allen, Cecil Recchia (dont il utilise ici la rythmique) à Ali Jackson, Laurent Cugny, le Vintage Orchestra, permettent de comprendre que, sous ses propres ailes, Malo Mazurié s’engage dans un « post-jazz classique » ou (moins explicite) un « Heritage Jazz » qui se cherche et se trouve en ce début du 21e siècle. Pas étonnant donc d’entendre là l’influence, incontournable de nos jours, du dernier monstre sacré du jazz et pionnier de la synthèse, Wynton Marsalis, tant comme instrumentiste (il n’est pas le seul: Nicolas Gardel, etc) que comme arrangeur-compositeur (l’art de mêler l’écrit et l’improvisé, de varier les climats dans un même morceau). La barre est haute mais le niveau de Malo Mazurié permet de l’atteindre. Huit morceaux sur les 15 (bonus inclus) sont de lui. Les autres portent la signature d’Armstrong, Ellington, Bix, Morton. Il ne s’agit donc pas ici de restitution (copie, imitation) mais d’exploitation dans le contexte d’aujourd’hui des fondamentaux intemporels du jazz (traitement du son, swing). Le disque confirme d’ailleurs un principe du jazz: ce n’est pas le morceau qui compte mais la façon de le jouer.

Toutefois, le répertoire sert aussi de raccord à une histoire et par exemple, Malo Mazurié convie celle de Bix («Davenport Blues», «Candlelights», «Singin’ the Blues»). Dès le premier titre du disque, «The Pearls» de Jelly Roll Morton, Malo Mazurié sollicite une sonorité issue de Bix tant dans l’exposé que dans le développement de son solo qui s’émancipe du propos bixien (même démarche de Noé Huchard par rapport à Morton). Dans «Davenport Blues» (exposé tp+b) et «Singin’ the Blues», Mazurié joue avec la métrique (bon solo respectif de Raphaël Dever et Huchard). Le son rond, bien centré du trompettiste est un régal.

Le Bix compositeur «moderne», influencé par la musique écrite savante du 20e siècle, est sollicité dans «Candlelights», joué en trio sans batterie. Il démontre la musicalité de ces artistes (ce morceau fut orchestré en 1939 par Joe Lipman pour Bunny Berigan). Le solo de Mazurié (sourdine harmon) dans son «Sway
Cool» (bon thème qui balance bien) n’est pas sans m’évoquer Roger Guérin qui lui aussi faisait ce type de travail en quartet avec Martial Solal (assemblage de motifs mélodico-rythmiques contrastés, Suite en ré bémol, 1959).

En introduction avec Grebil, dans «Canary Wharf Blues», l’influence de Gillespie est nette, relayée ensuite par celle de Marsalis (up-tempo, accords de «Limehouse Blues»). Puis, «The Plunge» est un sommet du disque. Stop chorus inspirés par le «Wild Man Blues» par Armstrong. Là, Mazurié illustre sa maîtrise du jeu méchant, low down, avec un timbre vocal, dans un style plus proche de Marsalis que de Cootie avec la sourdine plunger (bien présente aussi dans l’excellent graphisme du boîtier de Guillaume Saix).

Réussite de Morton, «The Chant» composé par Mel Stitzel, ici co-arrangé avec David Blenkhorn, est bien swingué par les quatre (belle maîtrise technique de Mazurié). Le trompettiste a écrit la ballade «The House of Sisterhood» dans l’esprit de Billy Strayhorn. Très belle prestation avec une trompette hubbardienne qui touche et qui séduit. Beau jeu de balais, belles rondeurs des basses, touché lumineux du pianiste.

Retrouvez des Solos de Bix Beiderbecke repris par Malo Mazurié dasne le prochain numéro de Trompettiste(s) Magazine

Mazurié a évité de proposer des morceaux trop longs et dans cette optique, «Before the Plunge», solo ad lib de trompette sans accompagnement, est un exemple (00:54). On peut l’entendre comme une introduction à «Someday» joué en ballade sans “armstronguismes” mais dans l’esprit Hubbard-Marsalis.

Marsalis, Etcheberry, Mazurié et d’autres (pas que des trompettistes) ont choisi le chemin de la création artistique en héritiers non serviles des aînés aimés, dans le respect de leur contribution qui sert de base à un développement. Ceci est plus difficiles que de produire des sons improvisés sans lien avec le passé, par incompétence et/ou ignorance, démarche hélas mieux soutenue par nombre de “spécialistes du jazz”.

Ce disque est en marche dans un vrai jazz du 21e siècle. Indispensable donc à ceux qui espère un avenir au jazz qui swingue, mais aussi aux amoureux de la trompette de haut niveau.

Informations :

Playlist :
The Pearls
Creole Rhapsody
Davenport Blues
Candlelights
Snow Ride
Sway Cool
Canary Wharf Blues
The Plunge
The Chant
The House of Sisterhood
1988
Singin’ the Blues
Before the Plunge
Someday You’ll Be Sorry
Kubida.

Musiciens :
Malo Mazurié (tp, cnt), Noé Huchard (p), Raphaël Dever (b), David Grebil (dm)

Enregistré les 25 & 26 mai 2023, Villetaneuse (Miditive Studio)
Durée: 1:00:09 Encore Music EMMM010224 (distribution:Absilone/Socadisc/Believe) (info@encoremusic.fr).


Michel Laplace, 15 décembre 2023 (sortie du disque le 26 janvier 2024)
Cette chronique paraîtra dans le Jazz Dixie/Swing n°123 de mai 2024.

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