Bien plus qu’un symbole religieux, la Pentecôte est une partition. Des fanfares baroques de Bach aux « langues de feu » d’Olivier Messiaen, découvrez comment les compositeurs ont utilisé la puissance de la trompette pour raconter en musique l’un des épisodes les plus spectaculaires de l’histoire.
La Trompette, Annonciatrice Sonore de la Pentecôte
La Pentecôte, événement fondateur du christianisme, a de tout temps constitué une source d’inspiration narrative et émotionnelle d’une puissance considérable pour les compositeurs. Plus qu’une simple commémoration liturgique, elle offre un terreau fertile d’images saisissantes : le souffle divin impétueux, les langues de feu se posant sur les apôtres, la proclamation multilingue de la foi et la naissance d’une communauté nouvelle. Ces éléments dramatiques, riches en potentiel expressif, ont naturellement invité à une traduction sonore où la musique cherche à incarner l’ineffable. Dans ce contexte, la trompette, par ses caractéristiques sonores intrinsèques – son éclat percutant, sa puissance rayonnante et sa clarté souveraine – se trouve naturellement prédisposée à exprimer la solennité, la joie triomphale et le caractère éminemment annonciateur de la Pentecôte [1]. La capacité de cet instrument à transmettre la grandeur et le caractère poignant des moments forts le rend particulièrement apte à traduire la ferveur de cet événement.
Cet article se propose d’entreprendre un parcours musicologique, fondé sur des sources académiques et des analyses d’œuvres, à la découverte de compositions où la trompette, ou ses évocations sonores, dialogue de manière significative avec l’esprit de la Pentecôte. Il ne s’agira pas ici d’une exégèse théologique, mais bien d’une exploration de la manière dont les compositeurs ont musicalement interprété les éléments narratifs et émotionnels de cet épisode. La Pentecôte, avec ses manifestations spectaculaires, peut être envisagée comme un véritable « scénario » musical. La trompette, dont l’histoire est jalonnée d’usages rituels et de signalisation [1, 2], devient alors un acteur privilégié de cette « mise en musique », apte à annoncer ou à manifester les événements surnaturels décrits. Au-delà de son symbolisme spécifiquement chrétien, la fonction primordiale de la trompette comme instrument d’appel, de rassemblement et de proclamation [1, 3] transcende les époques et les styles, expliquant sa pertinence continue pour un événement aussi fondateur et universel dans son message que la Pentecôte.
Éclat et Symboles : La Trompette dans la Musique Sacrée d’Antan
L’histoire de la trompette est celle d’une longue maturation, depuis ses formes les plus rudimentaires jusqu’à son intégration comme instrument d’art à part entière. Les « proto-trompettes » de l’Antiquité, confectionnées à partir de matériaux naturels ou de métal simple, servaient principalement à des fins de communication à longue distance, de signalisation lors de rituels ou pour impressionner l’ennemi sur les champs de bataille [1]. Les civilisations égyptienne, grecque (avec le salpinx) et romaine (avec la tuba) utilisaient déjà des trompettes en métal, principalement dans des contextes militaires [1].
Au Moyen Âge, la trompette, souvent un long tube de métal replié, conserve son rôle prépondérant dans les armées pour transmettre les ordres et marquer les événements importants, tels que les couronnements [1]. Parallèlement, son image sacrée se consolide, notamment grâce aux références bibliques, comme les célèbres trompettes de Jéricho, qui la perçoivent comme un instrument divin [1].
La Renaissance voit la trompette naturelle, dépourvue de pistons, gagner en popularité. Les musiciens apprennent à maîtriser les harmoniques naturelles de l’instrument, permettant la création de mélodies plus élaborées [1]. Elle devient un instrument incontournable des cours royales, où fanfares et ensembles de trompettes jouent un rôle clé lors des cérémonies somptueuses [1]. C’est également à cette période que les premiers signaux instrumentaux militaires commencent à être codifiés et structurés, notamment en Italie et en France [3].
L’âge d’or de la trompette naturelle coïncide avec la période baroque. Elle n’est plus seulement un instrument de signal ou d’apparat, mais un véritable instrument de musique soliste. Le développement de la technique du « clarino », qui consiste à jouer dans le registre suraigu de l’instrument, permet aux trompettistes d’atteindre un niveau de virtuosité impressionnant [1]. Cette évolution est cruciale : elle marque une transition fascinante d’un outil de communication brute à un instrument porteur de significations symboliques complexes. La trompette devient l’instrument royal par excellence, représentant la majesté séculière et divine [2, 4]. Des compositeurs de premier plan, tels que Johann Sebastian Bach et Georg Friedrich Haendel, exploitent avec génie la clarté, la puissance et l’agilité de la trompette baroque dans leurs œuvres [1]. Son association avec la voix humaine, en particulier les voix de castrats dont la brillance et la force étaient comparées à celles de la trompette, ou encore les voix de basse incarnant la Vox Dei (Voix de Dieu), devient une caractéristique expressive notable [2, 5]. L’intégration de cet instrument puissant, traditionnellement utilisé en extérieur, au sein de l’orchestre de chambre et d’église représente une forme de « domestication » de sa force brute, mise au service d’une expression artistique et spirituelle raffinée. La technique du clarino est la clé de cette transformation, permettant une virtuosité et une « douceur » qui la rendent compatible avec les autres instruments et la voix, tout en conservant son aura de majesté [1, 2]. Paradoxalement, les limitations inhérentes à la trompette naturelle, contrainte aux harmoniques, ont stimulé une créativité et une virtuosité extrêmes, forgeant un style unique et immédiatement identifiable, intrinsèquement lié à l’esthétique sonore du Baroque.
Johann Sebastian Bach : Apogée de la Trompette Pentecostale
Johann Sebastian Bach occupe une place centrale dans l’histoire de l’utilisation de la trompette, et plus particulièrement dans le contexte de la Pentecôte. Ses cantates, bien que servant un « prétexte religieux », sont avant tout des chefs-d’œuvre musicaux où l’expression artistique et la rhétorique sonore atteignent des sommets [6]. Plus de soixante de ses cantates font appel à la trompette, témoignant de l’importance qu’il accordait à cet instrument pour traduire des affects de joie, de majesté et de puissance divine [5]. Le cycle de la Pentecôte, par sa nature festive et sa richesse théologique, semble avoir constitué pour Bach une occasion privilégiée d’explorer et de systématiser l’usage des cuivres, et notamment de la trompette, dans un rôle à la fois structurel, symbolique et expressif.
Les lectures bibliques de la Pentecôte, évoquant la descente de l’Esprit Saint, les langues de feu et la proclamation de la parole divine, offrent un matériau dramatique que Bach traduit avec une inventivité orchestrale saisissante.
Les Cantates de Pentecôte de J.S. Bach avec Cuivres Éclatants
| BWV | Titre | Jour de Pentecôte | Date de création | Effectif de cuivres (trompettes, cors, timbales) | Rôle/Symbolisme notable des cuivres |
|---|---|---|---|---|---|
| 172 | Erschallet, ihr Lieder, erklinget, ihr Saiten! | Dimanche de Pentecôte | 1714 | 3 Trompettes, Timbales | Chœur d’ouverture festif ; 3 trompettes symbolisant la Trinité, notamment dans l’aria de basse « Heiligste Dreieinigkeit » ; fanfares sur « Erschallet » (Résonnez!) [4, 7]. |
| 59 | Wer mich liebet, der wird mein Wort halten | Dimanche de Pentecôte | 1724 | 2 Trompettes, Timbales | Instrumentation festive mais plus réduite que BWV 172 (manque bois et 1 trompette) [8]. |
| 74 | Wer mich liebet, der wird mein Wort halten | Dimanche de Pentecôte | 1725 | 3 Trompettes, Timbales | Orchestration brillante, réutilise du matériel de BWV 59. Trompettes et timbales surtout dans le 1er mvt, ajoutant une fanfare [9, 10]. |
| 34 | O ewiges Feuer, o Ursprung der Liebe | Dimanche de Pentecôte | 1727 | 3 Trompettes, Timbales | Parodie d’une cantate de mariage. Chœur d’ouverture illustrant « Feuer » (figurations vives) et « ewig » (notes tenues) [11, 12]. |
La récurrence d’effectifs incluant trois trompettes et timbales pour les cantates du dimanche de Pentecôte suggère une conception orchestrale spécifique pour cette fête majeure, la cantate BWV 172 ayant pu établir un modèle [7]. L’utilisation de trois trompettes est souvent interprétée comme un symbole de la Sainte Trinité, particulièrement pertinent pour la Pentecôte [4]. L’aria de basse « Heiligste Dreieinigkeit » (Très Sainte Trinité) de la BWV 172, accompagnée uniquement par trois trompettes et la basse continue, en est une illustration éloquente [7].
La pratique de la parodie, c’est-à-dire la réutilisation par Bach de matériel musical existant, est fréquente dans ses cantates de Pentecôte (BWV 74 reprenant des éléments de BWV 59, BWV 34 adaptant une cantate de mariage) [10, 12]. Loin d’être un signe de moindre inspiration, cette « économie créative » témoigne que certains affects musicaux, notamment pour la trompette, étaient considérés comme intrinsèquement adaptés à l’esprit de la Pentecôte. Le fait qu’il choisisse souvent d’ajouter des parties de trompette lors de l’adaptation d’une œuvre profane pour un usage sacré souligne le rôle de cet instrument comme marqueur de solennité.
Si la trompette est associée à la fanfare, Bach l’intègre dans un discours rhétorique complexe, lié à l’Affektenlehre (Théorie des affects) [16]. La trompette participe au « drame musical » [6], illustrant des concepts textuels précis – comme le « Feuer » (feu) rendu par des figurations vives dans la BWV 34 [11] – et dialoguant avec les voix et les autres instruments. L’association de la trompette à la voix de basse, souvent pour incarner la Vox Christi (Voix du Christ), est une autre caractéristique de son écriture [5]
Au-delà de Bach : Échos de la Trompette chez d’Autres Maîtres
L’éloquence de la trompette dans le contexte de la Pentecôte ne se limite pas à Bach. D’autres compositeurs ont su exploiter les ressources de cet instrument.
Georg Philipp Telemann (1681-1767), contemporain de Bach, a laissé une vaste production de musique d’église [17]. Sa cantate pour Pentecôte, Gott der Hoffnung erfülle euch (Que le Dieu d’espérance vous remplisse), TVWV 1:634, s’inscrit dans cette tradition festive [18].
Le jeune Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) compose à douze ans son offertoire Veni Sancte Spiritus, K. 47 (1768) [19]. Destinée à la Pentecôte, l’œuvre est écrite pour un orchestre comprenant deux trompettes et timbales, témoignant de la consolidation d’un « modèle sonore » où la trompette est perçue comme un instrument quasi indispensable pour traduire l’allégresse de l’événement.
Plus tard, cette association persiste. Un arrangement d’un hymne de Joseph Haydn (1732-1809) pour la Pentecôte inclut une partie de trompette optionnelle [20]. Chez Felix Mendelssohn (1809-1847), bien qu’il ait composé pour les services de la cathédrale de Berlin, les œuvres avec trompette comme son Psaume 98 étaient destinées à d’autres occasions [21]. Ces exemples, bien que moins centraux que les grandes cantates baroques, illustrent la persistance du lien symbolique.
Le Répertoire d’Aujourd’hui : Entre Arrangements et Créations
La vitalité du lien entre la trompette et la Pentecôte ne s’est pas éteinte avec les maîtres du passé ; elle se manifeste aujourd’hui à travers des arrangements et des créations nouvelles qui enrichissent le répertoire. Un exemple fascinant est l’adaptation pour trompette et piano de la célèbre aria « Mein gläubiges Herze » (Mon cœur croyant), issue de la Cantate BWV 68 « Also hat Gott die Welt geliebt » de J.S. Bach. Paradoxalement, comme nous l’avons vu, l’instrumentation originale de cette cantate du lundi de Pentecôte ne fait pas appel à la trompette. Cependant, le caractère profondément joyeux et pastoral de cette aria la rend si expressive que les arrangeurs modernes se la sont appropriée, offrant aux trompettistes une pièce de choix pour célébrer l’allégresse de la Pentecôte. D’autre part, la tradition se perpétue à travers des œuvres originales, comme en témoigne la pièce « Pentecôte pour trompette et orgue » du compositeur contemporain Raphaël Fumet. Publiée aux Éditions Delatour, cette composition s’inscrit directement dans la lignée des œuvres écrites spécifiquement pour cette fête, unissant la brillance de la trompette à la majesté de l’orgue. Ces deux exemples montrent que le dialogue entre l’instrument et le thème de la Pentecôte reste une source d’inspiration féconde, naviguant entre l’hommage au répertoire ancien et l’exploration de nouveaux langages musicaux. En voici une version avec Hervé Noël, professeur au Conservatoire de Bruxelles.
La Sonorité Intemporelle de la Pentecôte en Musique
Au terme de ce parcours, il apparaît que la trompette, par ses qualités sonores et son symbolisme, s’est imposée comme une voix privilégiée pour traduire musicalement l’esprit de la Pentecôte. De l’éclatante majesté des fanfares de Bach, où trois trompettes peuvent incarner la Trinité [4] au compositions contemporaine tel que l’œuvre de Raphaël Fumet, une constante se dégage : la quête des compositeurs pour donner une forme sonore à cet événement fondateur.
Cette association pérenne témoigne d’un dialogue entre tradition et innovation. Les compositeurs s’appuient sur un héritage symbolique fort – la trompette comme instrument de royauté, d’appel et de proclamation [1, 2] – tout en le réinterprétant. La « fanfare » pentecostale se métamorphose, mais sa charge émotionnelle demeure.
Cette exploration musicale visait à enrichir l’expérience de l’auditeur, à lui fournir des clés de compréhension qui transcendent la simple écoute passive. Puisse cet article inviter à une écoute active de ces œuvres où la trompette, sous ses multiples formes, continue de « résonner » avec l’esprit intemporel de la Pentecôte.
Références
- Tarr, E. H. (2008). The Trumpet. B. T. Batsford Ltd. (Ouvrage de référence sur l’histoire de la trompette).
- Smith, J. L. (1998). « The Trumpet in the Baroque: A Study in Organology and Performance Practice ». Historic Brass Society Journal.
- Dahlqvist, R. (1991). « The trumpet in the Renaissance and early Baroque ». Early Music, 19(3), 405-416.
- Wolff, C. (2000). Johann Sebastian Bach: The Learned Musician. W. W. Norton & Company.
- Dürr, A. (2006). The Cantatas of J. S. Bach: With Their Librettos in German-English Parallel Text. Oxford University Press. (Source principale pour les analyses des cantates).
- Gardiner, J. E. (2013). Bach: Music in the Castle of Heaven. Allen Lane.
- Notes de livret de l’enregistrement « Bach Cantatas, Vol. 28: St. Giles’, Cripplegate » par John Eliot Gardiner, Soli Deo Gloria.
- Analyse de la cantate BWV 59, site bach-cantatas.com.
- Analyse de la cantate BWV 74, site bach-cantatas.com.
- Wolff, C. (1991). Bach: Essays on His Life and Music. Harvard University Press. (Sur la pratique de la parodie).
- Analyse de la cantate BWV 34, site bach-cantatas.com.
- Notes de livret de l’enregistrement des cantates de Pentecôte par Philippe Herreweghe, Harmonia Mundi.
- Analyse de la cantate BWV 68, site bach-cantatas.com.
- Analyse de la cantate BWV 174, site bach-cantatas.com.
- Dürr, A., & Jones, R. D. P. (2005). The Cantatas of J. S. Bach. Oxford University Press. (Mention de l’emprunt au Concerto Brandebourgeois).
- Buelow, G. J. (2001). « Rhetoric and music ». In The New Grove Dictionary of Music and Musicians.
- Zohn, S. (2012). Music for a Mixed Taste: Style, Genre, and Meaning in Telemann’s Instrumental Works. Oxford University Press.
- Analyse de la cantate TVWV 1:634 de Telemann, catalogues et bases de données spécialisées.
- Zaslaw, N., & Cowdery, W. (Eds.). (1990). The Compleat Mozart: A Guide to the Musical Works of Wolfgang Amadeus Mozart. W. W. Norton & Company.
- Landon, H. C. R. (1976-1980). Haydn: Chronicle and Works. Indiana University Press.
- Todd, R. L. (2003). Mendelssohn: A Life in Music. Oxford University Press.